Le moyen-âge médical (partie 2)

C’est l’heure de… LA PESTE.

Poursuivons avec ce livre du XIXe évoquant la médecine médiévale, déjà évoqué dans un billet précédent. A partir de la page 47 commence un chapitre important, celui des grandes épidémies, à commencer par la peste bubonique qui a débarqué au VIe siècle. Avant de relever les infos données par ce vieux livre parfois approximatif, je vais tout de même donner le lien vers l’article wikipedia concernant cette épidémie qu’on appelle peste de Justinien. Si vous désirez des informations plus exactes, autant aller voir là-bas.

Propagation et premiers symptômes

J’y relèverais surtout pour commencer la façon dont les premiers signes de peste sont supposés apparaître. Avec pour exemple l’arrivée de la peste à Constantinople en 543 :

Plusieurs croyaient voir des esprits,
ayant revêtu la forme humaine. Il leur semblait
alors que l’individu qui se dressait
devant eux les frappait à certains endroits
du corps. Ces apparitions étaient le signe du
début de la maladie…. L’invasion de la maladie
n’avait pas lieu chez tous de la même
manière. Quelques-uns ne voyaient ces apparitions
qu’en rêve, et ne croyaient pas moins
ouïr une voix qui leur annonçait leur inscription
sur la liste de ceux qui allaient
mourir. Le plus grand nombre n’étaient obsédés,
ni pendant la veille ni pendant le sommeil,
de ces apparitions aux prédictions
sinistres. La fièvre les prenaient tout à coup,
les uns au moment de leur réveil, les autres
à la promenade, plusieurs au milieu de leurs
occupations habituelles. Leur corps ne changeait
pas de couleur et leur température
n’était pas celle de l’état fébrile. On n’apercevait
aucun indice d’inflammation. Du matin
au soir, la fièvre était si légère qu’elle ne
faisait pressentir rien de grave soit au malade,
soit au médecin qui tâtait le pouls.
Aucun de ceux qui présentaient ces symptômes
ne paraissaient en danger de mort.
Mais, dès le premier jour chez les uns, le
lendemain chez d’autres, ou quelques jours
après chez plusieurs, on voyait naître et
s’élever un bubon, non-seulement à la région
inférieure de l’abdomen qu’on appelle les
aines, mais encore dans le creux des aisselles;
parfois derrière les oreilles et sur les
cuisses.

S’en suivent d’autres explications de symptômes potentiels, dont des hallucinations poussant les malades à courir en hurlant, s’estimant poursuivis par des hommes prêts à les tuer. Je ne pense pas qu’on puisse accorder un crédit scientifique très poussé à l’ensemble de ces témoignages, mais cela reste intéressant et tout à fait transposable dans une peste en jeu de rôle médiéval fantastique (sur du Warhammer ou D&D plutôt sombre, certes).

Les travailleurs de la mort

La suite explique que ni les médecins, ni même celles et ceux qui devaient laver et ensevelir les corps, ne semblaient tomber malade à leur contact avec les pestiférés. Parmi les tâches ingrates qui incombaient à ces personnes : replacer les malades dans leur lit alors qu’ils ne tenaient pas en place, allant parfois jusqu’à se lever pour courir se jeter vers le cours d’eau le plus proche. Forcer les malades à s’alimenter relevait aussi parfois de la lutte !

Évolution des symptômes et effets sur la population

Nous parlons toujours ici de la peste de Constantinople, survenue au VIe siècle. Les médecins ne comprenaient rien à la maladie, et étaient particulièrement déroutés par certains symptômes et la mortalité qu’on pouvait leur associer. Notons au passage que pour l’auteur du XIXe siècle nous rapportant tout cela, la maladie n’est pas beaucoup mieux connue, puisque c’est au début du XXe siècle que la médecine moderne a beaucoup progressé sur le sujet, après étude de la peste de Chine.

A Constantinople, donc, la source semblant venir des bubons, on les ouvrait, pour y trouver ce que l’auteur décrit comme des charbons. Le plus étonnant reste le fait que les symptômes les plus impressionnants, à savoir le gonflement des busons, s’accompagnent du taux de guérison le plus élevé. Les signes plus discrets, comme l’apparition de nombreuses petites taches noires sur la peau, condamnent souvent le ou la malade.

La langue semblait particulièrement attaquée, et pouvait subir de graves séquelles, troublant l’élocution, en cas de survie.

On indique aussi que des malades qu’on pensait sortis d’affaire décédaient finalement brutalement, tandis que d’autres n’avaient même pas l’opportunité de tenter de guérir, et vivaient comme premier symptôme un énorme vomissement de sang qui les tuait net. Des femmes enceintes, presque aucun semble n’en avoir réchappé. Ce seraient cinq à dix mille personnes par jour qui auraient succombé à cette peste ayant duré trois à quatre mois.

L’auteur cite d’anciens historiens grecs, Prosope et Evagre, qui auront donné un témoignage attestant aussi des effets sur le moral de la population. Du dévouement à l’égoïsme, de la terreur à la superstition, on peut en effet aisément imaginer que les effets d’un tel drame auront été nombreux et puissants.

Cette même peste se répandit ensuite, touchant Narbonne, Avignon, Marseille, etc.

La peste noire

La peste noire du XIVe siècle fit encore plus de ravages. L’auteur parle de 75 millions de victime (wikipedia aujourd’hui évoque plutôt 25 millions, comme quoi…).

Je relèverais un extrait concernant cette peste :

La crainte de la contagion était telle qu’on
ne trouvait personne pour soigner les pestiférés.
Les membres du clergé stimulés par
le pape se montraient encore au chevet des
mourants qui abandonnaient tous leurs
biens à l’Eglise. Le fléau était, presque partout,
considéré comme une punition de
Dieu ; et, dans cette idée, on voyait une foule
d’individus des deux sexes se rassembler
pour faire pénitence, errant à moitié nus
dans les carrefours, se flagellant réciproquement
pendant le jour et tenant des assemblées
scandaleuses pendant la nuit. Dans
certains endroits, les Juifs furent accusés
d’être les auteurs de cette peste, en empoisonnant
les puits. Ils furent persécutés et
beaucoup furent brûlés vifs par les sectes
fanatiques des Flagellants, des Bégards et
des Turlupins, soutenus par les prêtres,
malgré l’intervention de Clément VI.

Le texte de continuer en indiquant que certains médecins étaient convaincus qu’on pouvait transmettre la maladie par les yeux ou la parole ! Ces docteurs demandaient alors aux malades de fermer les yeux et de se couvrir d’un drap lorsque quelqu’un venait les visiter.

Bien sûr, on retrouve le recours à certaines formes de quarantaine :

Les réglements édictés contre les pestiférés
étaient barbares et inhumains. « Les personnes
saines et malades de toute une famille
infectée de la peste étaient, dit Black (auteur d’une
histoire de la médecine et de la chirurgie),
sans distinction, incarcérées dans leur maison,
sur la porte de laquelle on traçait une
croix rouge, avec cette épitaphe désespérante
: Dieu ayez pitié de nous ! Personne ne
pouvait en sortir, et il n’était permis d’y entrer
qu’aux médecins, aux garde-malades,
ou aux personnes autorisées par le gouvernement.
Les portes de cette prison domestique
étaient gardées jusqu’à ce que tous les
enfermés y eussent perdu la vie ou recouvré
la santé. »

Le texte évoque ensuite les tenues qu’on voit parfois aujourd’hui à propos des médecins de la peste, qu’il décrit comme des espèces de scaphandres hermétiques en peau, auquel on ajoute ce fameux nez en forme de bec, contenant des herbes. Autre petit fait intéressant : il était interdit de faire la publicité des enterrements, afin de ne pas ajouter à la frayeur ambiante.

Les solutions ? Elles existent ! Ou pas ?

Extrait de la page 65 qui me semble utile pour ce qui est d’imaginer des croyances et superstitions qui ne peuvent manquer de survenir en de pareilles circonstances :

Nous avons eu cependant entre les mains un opuscule
de Pierre Sordes, de Figeac, qui fut atteint de
la maladie en 1587, à l’âge de vingt ans, et
qui écrivit ensuite un traité de la peste dédié
au cardinal de Sourdis, archevêque d’Aquitaine.
L’auteur s’est attaché à expliquer
tout d’abord les marques de préservation de
l’infection qui étaient en usage : éviter la fatigue,
la colère, l’intempérance, « l’embrassement
des femmes, d’autant que leur fréquentation
esnerve nos forces et affoiblit
nos esprits ; » se vêtir « de burat d’Avergne
et de camelot gros d’Escot, avec colet en
maroquin de senteur », parfumer ses habits
avec « laurier, rosmarin, serpoulet, marjolaine,
sauge, fenouil, bois de genebrier, myrrhe,
encens, etc. », désinfecter la chambre
« avec des fumigations de bon foin sec, ne
pas sortir de bonne heure, sans avoir bu et
déjeuné, et se boucher les oreilles d’un peu
de cotton qui sente à musc, tenir dans la
bouche un clou de girofle ou de racine d’angélique,
munir ses mains d’une esponge,
imbuë de bon vinaigre roset qu’il faut flairer
souvente fois, porter sur son estomach, une
avelane replie d’argent vif et un petit bourset,
où il y ait de l’arsenic, enfin prendre
deux fois, par semaine une pilule composée
d’aloës, de myrrhe et de safran. »

Éviter certaines émotions, porter certains habits, les parfumer avec ceci ou cela, etc. Un véritable arsenal d’actions plus ou moins rassurantes, et en l’occurrence probablement inutiles.

Et après ?

J’ai récolté de nombreux documents sur la peste, qu’il s’agisse d’anciens livres comme celui-ci, ou d’articles académiques récents. Cela vaudrait sans doute une plongée profonde sur ce thème, jusqu’à en ressortir quelque support de jeu de rôle pertinent. Pourquoi pas une campagne Warhammer autour du dieu Morr en lutte avec Nurgle, le porteur de peste ?

Notre livre, quant à lui, poursuit au chapitre suivant avec le mal des ardents. Nous causerons donc bientôt de l’ergot de seigle. Woodstock avant l’heure.

A plus dans le pédibus,
Feldo

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Comments

  1. Super intéressant. Je suis bien chaud pour lire plus de sélections de textes sur la peste et les épidémies. Et si tu montes un petit dossier, ça vaudrait peut-être le coup que tu classes par thématiques, médecine, superstitions, impact sociaux, pour leur utilisation en JDR, d’avantage qu’épidémie par épidémie.

    C’est quand même hallucinant que même là ils aient réussi à persécuter les juifs pour ça.

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